Ma mère,Je ne veux plus t’appeler “maman” désormais,Ce mot n’a plus de sens entre nous, tu le sais.Il portait une douceur que le réel efface,Petite, je te confondais avec Madonna,Même cheveux que les siens, même éclat, même pas.Même grain sur la lèvre, ce détail familier,Je te voyais en elle sans pouvoir distinguer.Tu étais à mes yeux libre et provocante,À la fois indomptable et pourtant fascinante.C’était ton idole — et tu étais la mienne,Je croyais qu’aucun mal ne pourrait t’atteindre, rien.Puis j’ai vu — sans comprendre — un bleu sur ta peau,Ta voix basse : « il frappe », et le silence aussitôt.J’étais là, sans les mots pour nommer l’évidence,Mais j’apprenais déjà la peur et la violence.Tu disais : « ton père est un homme mauvais,Un traître, un infidèle », et je te croyais.Alors je t’ai suivie, j’ai pris parti pour toi,Renonçant à l’enfance pour soulager ton poids.Aujourd’hui je comprends ce qui m’échappait,Il y avait d’autres faits que je ne voyais.Je sais — ou presque assez — ce qui s’est réellement joué,Et j’aurais préféré ne jamais le toucher.Je ne t’admire plus — quelque chose s’est brisé,Une image d’enfant que je dois enterrer.Quand je pense à toi, ce n’est plus une reine,Mais une femme dure, étrangère à la peine.Parfois même un visage me trouble davantage :Celui où ta colère déborde sans visage.Ta bouche déformée, ta rage qui te noie —Comme si l’humanité s’effaçait en toi.Et c’est là que je vois, avec clarté enfin,Ce que furent tes gestes, répétés, inhumains :Les coups, les cheveux tirés, la cuillère brisée,La tasse projetée, ma gorge étranglée.Moi, je ne t’ai jamais fait subir ces violences,Je n’ai jamais frappé, ni puni ton existence.Je n’ai jamais fait de toi la cible de ma peur —Je n’ai pas retourné contre toi ma douleur.Et pourtant, c’était moi que tu rendais coupable,Moi la faute constante, l’enfant condamnable.« Tu es la pire », disais-tu sans t’arrêter,Et j’ai fini par croire que j’étais à jeter.Tes mots sont restés, plus profonds que les coups,Ils vivent encore en moi, persistants, à genoux.Ils jugent mes élans, ralentissent mes pas,Et murmurent encore que je ne vaux pas.Alors j’ai travaillé pour mériter tes yeux,Portant ce qui n’était pas le poids d’une enfant, mais d’eux.J’ai écrit, conseillé, soutenu tes combats,Cherchant dans ta fierté ce que je n’avais pas.Mais moi, je m’effaçais dans des nuits sans repères,Je fuyais dans mon corps, dans des gestes contraires.Je cherchais à ne plus ressentir ni penser,À disparaître un peu pour pouvoir exister.Tu disais : « tu as tout, tu devrais être heureuse »,Mais pourquoi cette vie me semblait douloureuse ?Pourquoi ce vide immense au creux de ma poitrine,Si tout était si simple, si tout était routine ?Aujourd’hui, j’ai construit ce qui semble tenir :Un amour, un travail, une route à tenir.Mais la joie m’inquiète et la lumière me brûle,Comme si le bonheur portait déjà son recul.Tu ne comprends pas — tu ne regardes jamais,Tout revient toujours à toi, quoi que je fais.Tu ne vois pas la trace que tu as laissée,Ni le poids de tes mots que je dois dépasser.Alors oui, je le dis, sans détour, sans détour :Je te déteste encore — mais c’est las, pas amour.Car au fond de ma haine, il reste autre chose :Une fatigue immense, lente, qui s’impose.Fatiguée d’avoir dû être adulte trop tôt,Fatiguée d’être tout — le pilier, le manteau.Fatiguée d’être trop, ou jamais assez bien,Fatiguée d’exister seulement pour ton bien.Mais une vérité demeure et me libère :Je ne suis pas construite à travers ta lumière.Je me suis relevée loin de ton influence,Malgré toi, contre toi — dans ma propre existence.Aujourd’hui j’ai encore cette peur de te suivre,De transmettre à mon tour ce que j’ai dû survivre.Mais nommer cette peur me rend plus consciente,Moins prisonnière encore, un peu plus vivante.Je n’écris pas ces mots pour obtenir pardon,Ni pour réparer ce qui n’a pas de nom.J’écris pour me défaire, pour poser une limite,Pour cesser d’étouffer dans ce lien parasite.C’est le deuil d’une mère que je n’ai jamais eue,D’un amour espéré qui n’est jamais venu.Mais dans ce vide naît, fragile et nécessaire,Le début de moi-même — loin de toi, enfin libre.
Changer l'arrière-plan du poème
Dans l'ombre des souvenirs, mon cœur s'apaise,
Les mots étouffés par un silence glaçant,
J'ai cherché dans tes yeux un éclat apaisant,
Mais leur lumière s'estompe, tel l'eau qui se glace.
Tu étais la tempête, la mer indomptée,
Un modèle de force que je croyais blindé,
Mais ta colère sourde, tes cris répétés,
Ont éteint l'admiration que je t'avais vouée.
Ton visage autrefois, une idole admirée,
S'est mué en visage au masque effacé,
Et dans ce miroir à la vérité crue,
J'ai vu naître un chemin que je n'avais pas voulu.
J'ai défié les ténèbres, construit mon nid,
Avec espoir et amour, une envie infinie,
Car je ne suis pas toi — je suis devenue moi,
Loin de l'ombre, la lumière en moi se déploie.
Je marche, je vacille, mais je tiens debout,
Et je m'affranchis des chaines, liens dissous.
C'est dans ce deuil amer que je trouve l'élan,
Libérée de toi, je redeviens vivante.